L'Enfoui Fuit

Sextette électro-acoustique de Daniel Schell.  Durée: environ une heure. Avec scénettes et lectures de A.David-Néel, Max Stirner, E.Reclus.
Ensemble Karo, direction Ken Ichi Nakagawa,  avec Wolfgang Daiss (tape-guitare électrique), Judit Gudor (clarinette), Marie-Paule Verlinden (cor), François Deppe (cello), Jean-Luc Plouvier (synthétiseurs), Pierre Narcisse (tabla, percussions).

Orchestration

 "L'Enfoui fuit" est une sorte de concerto pour sextette plutôt qu'un concerto pour tiptare à proprement parler. La partition de la tiptare est longue et fournie et l'écriture s'inspire des autres instruments présents sur scène. En général les mélodies sont laissées au trio clarinette-cor-cello. La tiptare, elle, est en dialogue permanent avec le clavier par des figures rythmiques déphasantes, réponses en lignes de basse, accords etc... La clarinette reprend fréquemment le travail rythmique de déphasage des motifs..
Le cello, bien plus riche et mélodique, trouve en la tiptare une aide qui rehausse ses basses et son attaque.
La technique de tiptare doit beaucoup à deux instruments d'Inde, les tabla-s, puis les familles d'instruments à cordes, tels le sarangi et le sitâr. Des tabla-s on tire tout le travail "digital". La tiptare est en effet tapée du bout des doigts, exactement comme les tabla-s, et cela peut conduire à une grande précision rythmique. Du point de vue mélodique, le son de la tiptare trouve une source de richesse dans l'ornementation et les glissandi.

Argument

L'Enfoui héberge un contexte de théatralité et de mouvements. Par exemple, au début, le soliste fait glisser des billes sur les cordes de la tiptare. Cela ne produit pas qu'un son merveilleux, il y a aussi une qualité de mouvement qui est exploitée. L'Enfoui, c'est une version moderne et humoristique du diable et le diable c'est le déroulement inexorable de la nature.  Un peu comme la notion du karma, dans le bouddhisme. Quoique l'on fasse, bien ou mal, on ne produit que de la causalité (cause-effet). On remue l'air avec ses bras. (Bien sûr les oiseaux volent de cette manière et les hommes se réchauffent.) Le proverbe wallon " Faire ou défaire, c'est toujours travailler" dit bien cela.
Musicalement, cela se traduit par une série d'oscillations autour d'un attracteur. Si les musiciens sont habiles ils chassent l'Enfoui qui fuit! Mais l'attraction les ramène bien vite d'où ils sont partis. l'attracteur peut être tonal (une mélopée "stable" de type antique, une mélodie populaire, le chant du merle), ou rythmique. S'écarter de l'attracteur se fait par des voyages. Le voyage peut être une variation autour de la mélodie centrale, une harmonie délirante. Moins connues sont les variations autour des attracteurs que constituent les points remarquables du cycle rythmique, comme le sam indien. On demande aux musiciens d'improviser dans ces cycles et de créer ainsi des "tensions" dans le temps. Pratiquement, chaque section commence par un phénomène stable, se poursuit par un "voyage" et se termine joyeusement par un thème à carreau, sorte de petit joyeau géométrique.
Ils doivent aussi balancer leur instrument, lire, parler, chanter, bouger, parfois danser. Cette théatralité doit être complètement anodine et naturelle. Elle est considérée comme une simple exécution de mouvements. Le musicien joue des actions comme il  joue des notes. Ni plus ni moins. Le chef, lui aussi participe calmement à l'action et guide amicalement ses amis sur la voie...

 Alexandra David-Néel et ses collègues "anarchistes"
Les textes et ambiances viennent de l'orientaliste Alexandra David-Néel qui vécut à Bruxelles à la fin du siècle passé. Dans ses écrits elle s'est étendue longuement sur la notion de karma et c'est à ce titre qu'elle a inspiré le compositeur. Elle a fustigé les bigots et chassé les "diables" de toutes sortes qu'elle n'a cessé de rencontrer lors de  ses voyages. Bien entendu, Alexandra n'a pas rencontré de vrais diables, bien entendu, en bonne bouddhiste, elle était consciente que toute action n'engendre que de la chaleur, mais sa stature de femme au début du XXe siècle est proprement extraordinaire. Elle s'est mesurée à tout, aux brahmanes "intégristes" de Benares,  aux neiges de l'Himalaya, aux servitudes que vivait la femme de son époque.
Son père, un "anarchiste" exilé de France à Bruxelles y avait de nombreux collègues. C'est dans cet esprit que l'on lit aussi les textes des célèbres exilés ou "anarchistes" bruxellois qu'étaient Marx et Elysée Reclus. On lit aussi le philosophe Max Stirner, auteur de l'extraodinaire L'unique et sa propriété" qui influenca Alexandra

Résumé

 L'enfoui 01-"Quelques expériences naturelles"
Le premier mouvement exploité est le balancier. Dans la pénombre on voit le tiptariste poser des billes sur les cordes de sa tiptare posée sur le sol. En balançant l'instrument, il fait rouler les billes sur les cordes, ce qui produit un son intéressant de glissement continu. Balancement et glissement seront donc les évènements naturels que les autres musiciens devront imiter. La fréquence du balancement est dictée toutefois par le phénomène physique en rapport avec la constitution de l'instrument. Le chef circule parmi les musiciens et veille au bon contrôle de la circulation du balancement. Le percussioniste ouvre le sac de billes et en innonde la scène.
Tout cela pour en arriver au thème à carreau, "Primesautier" instant où les musiciens fêtent  joyeusement leur première victoire sur l'Enfoui.

L'enfoui 02 Au monde enveloppé dans les ténèbres de l'ignorance
 "Au monde enveloppé dans les ténèbres de l'ignorance, je donnerai le rayon de la meilleures science" (Lalita vistara, cité par A. David-Néel dans La Lampe de Sagesse.
 Dans cette pièce, l'Ensemble joue l'exposition complète de l'idée d'improvisation dans le temps. Une mélopée centrale est opposée à une constellation de petits accents disposés dans un cycle rythmique. Plus tard, cette pièce servira d'exemple pour les solos improvisés qui en sont dérivés. Chaque instrumentiste trouve ici une "réalisation" possible.
Un petit thème rythmique (theka) nominal est répété sans cesse. L'ensemble essaye de sortir de son attraction, mais sans cesse, la "gravité" l'y ramène.
Le cor joue une longue mélopée qui  joue le rôle d'attracteur. Tant qu'elle reste dans les limites des pôles tonaux, pas de problème. Mais dès qu'elle s'en écarte, l'harmonisation glisse vers d'autres carreaux.
Le chef bat selon un système gestuel qui permet aux musiciens de savoir où ils en sont dans le cycle.

Par la suite, on réalise des jeux d'improvisation. Un musicien joue un obligato La percussion continue en boucle.  Le soliste  joue des phrases rubato. Les phrases doivent couvrir un nombre déterminé de cycles, et toujours finir sur le sam (+) avec élégance. Cest sur ce dernier point que le chef (et le jury des collègues) juge le soliste. La récompense, sur signe du chef: la basse accompagne pour un cycle. Tout le monde apprécie et le montre par un signe affectueux.
L'enfoui 2 contient aussi est un groupe de 2 compositions pour tabla et accessoirement batterie plus une composition pour clap et onomatopées vocaux pour tout l'ensemble

L'enfoui 3 "Viens c'est l'heure, sors de ta maison, réfléchis"
Dans une première partie,  "Le repos au delà de la joie" le caractère est symphonique. Espoir,  lever d'un jour nouveau. Dans le deuxième partie, l'attracteur est  une mélodie toute simple à caractère populaire. La clarinette peut y danser.

L'enfoui 4 - Le réveil de l'habitant peint
Le thème de ce morceau est le chant d'un merle de Suxy dans les Ardennes. La pièce commence par un dialogue entre le merle (clarinette) et la méchante mésange ( à synthétiser au clavier). Puis elle voyage. Comme le chant du merle  rappelle les thèmes d'Ornette Coleman, l'orchestration est en rapport.

L'enfoui 5 - l'enjoué joué
Parmi les résolutions que prennent les musiciens, il y en a une qui suscite plus d'inquiétude. "je ne tromperai plus mon partenaire."(tromperie ou trompette?). Désagréable d'être soi-même l'enjoué joué. Sur ce thème vont se succéder divers épisodes. Le premier, "Tu n'as jamais menti et tu ne mentiras jamais. Ceci dit, on peut guérir de tout."

L'enfoui 6 "La joie d'être sauf après le nauffrage"
L'argument général est encore celui de la tromperie. Il oscille entre la dérision burlesque et le drame. Une belle nuit D'été, l'enjoué découvre avec horreur sa femme dans les bras d'un autre. La section contient aussi un solo de tiptare, avec des gammes systématiques en gliss .   "Ses cris les plus terribles".  "Il les a surpris au lit" est violent  Mais on oublie tout ça... (comme d'habitude dans l'Enfoui fuit). "La cuiller plongée dans la sauce ne connaît pas son goût. l'imbécile plongé dans la science, non plus."

L'enfoui 07 L'enchaînement infini
"Des causes et effets. Karma vipaaka" Duo tiptare-clarinette en forme de postlude débouchant sur un ensemble s'élargissant majestueusement.
"Et maintenant la grande nouvelle.  D'après un grand scientifique américain, il n'est pas indispensable de respirer."

L'enfoui 08 Bah! Oublions tout ça!
Au début comme à la fin de la pièce, les musiciens forment une fanfare pour aller chercher, accueillir ou reconduire le public en dehors de la salle du concert.
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Historique
"L'Enfoui fuit" a été composé dans une première version au début de 1990.  Il a été créé cette même année à L'Aeronef de Lille (commande de Jean-Pascal Reux), et à Hildesheim (Uwe Kalwar) en présence d'Emmett Chapman. Le personnel était: Dirk Descheemaeker (clar), Jan Kuijken (cello) Patrick Verstraete (cor), Jean-Luc Plouvier (synthé), Daniel Schell (tiptare), Pierre Narcisse (percussions)
La pièce a été repensée et re-composée en 1998. Dans la deuxième écriture, présentée au Botanique à Bruxelles, la pièce  a été complètement revue, entre autres par l'adjonction d'un chef et une  révision de la théatralité.
 " L'Enfoui fuit" 1998 se fait  grâce à l'appui de Mr et Mme Werner Wobbe, du Botanique et de la Communauté Française de Belgique.